Forges mutualisées, dans le rapport “L’industrie du logiciel”

Je viens de parcourir l’excellent rapport sur “L’Industrie du Logiciel” (en France : une analyse et des propositions pour l’enseignement et la recherche).

Il contient, entre autres sujets de réflexion et propositions, une analyse des modes de financement des forges de développement de logiciel du monde académique.

Je vous livre l’extrait en question (ai replacé les liens en notes de bas de page comme des liens dans le texte):

6.3 Des modes de financement des infrastructures de recherche peu adaptés au logiciel

Dans l’effort actuel de financement de la recherche, certains instruments ont été conçus pour soutenir des investissements importants dans des infrastructures collectives en se basant sur le modèle issu des grandes installations de la physique ou de l’astrophysique. L’État alloue des crédits exceptionnels, parfois considérables pour financer la construction d’un grand équipement de recherche (un accélérateur de particules, un télescope, …) laissant aux “opérateurs de la recherche” (CNRS notamment) le soin de recruter et d’affecter le personnel qui va l’utiliser.

Ce modèle d’intervention de l’État est inadapté pour financer les “forges à logiciel” modernes qui sont indispensables aux grands développements collaboratifs des technologies logicielles de demain. En effet, la part principale de coût de ces infrastructures est le coût des personnels. En particulier, elles ne trouvent leur pleine efficacité que si des ingénieurs de recherche en nombre suffisant y sont affectés, permettant de finaliser et professionnaliser les prototypes logiciels, de maintenir les outils et plateformes logicielles de développement et de former les utilisateurs nouveaux entrants.

L’essor du Cloud Computing permettrait par exemple de construire des forges ou des centres de données mutualisés qui réduiraient énormément les couts et augmenteraient l’efficacité du développement, mais des initiatives de ce genre n’entrent pas dans la définition des infrastructures de recherche actuellement financées, les montants d’investissement étant trop faible, et la part de fonctionnement trop importante.

Les forges existantes fonctionnent plus ou moins en vase clos. La forge du CRU accepte par exemple la création de projets venant de l’ensemble des universités, mais elle refuse les projets étudiants et fonctionne à l’intérieur du monde universitaire, sans ouverture réelle sur le monde des entreprises. La forge de l’INRIA est une des plus significatives de France, et elle rend un service appréciable aux équipes propres ou associées à cet institut.

Le besoin de créer une forge au niveau du CNRS a été exprimé formellement et une proposition de réfléchir à une forge au niveau enseignement supérieur et recherche existe aussi .

Ces outils existants et ces projets ne prennent pas (ou imparfaitement) en compte les besoins d’articulation entre le monde académique et celui des entreprises pour faire éclore les innovations technologiques logicielles ; ils ont aussi tendance à oublier que le développement collaboratif est un besoin qui ne se limite pas au code, mais se retrouve aussi dans l’écriture de documents techniques.

L’innovation logicielle prenant place dans des “écosystèmes” décloisonnés, ces forges doivent être accessibles à tous les acteurs d’un développement innovant, chercheurs d’organismes différents, PME partenaires, pôles de compétitivité, etc.

Laisser le soin aux opérateurs (CNRS, INRIA, CEA, universités) de déployer séparément de telles infrastructures sans que celles-ci ne soient mutualisées est donc contre-productif.

Il serait très préférable d’avoir une structure mutualisée offrant des « vues » spécialisées par types de développements (par ex.: mondes virtuels 3D et jeux, internet d’objets, etc.) ayant des besoins différents, mais ouvertes à tous les acteurs concernés, et qui puissent :

  • héberger non seulement le développement collaboratif du code, mais aussi de la documentation technique associée, voire même l’écriture collaborative d’articles scientifiques dans le domaine ;
  • prévoir explicitement l’hébergement de projets étudiants, et leur possible évolution dans le temps vers un cadre plus institutionnel ou international ;
  • prévoir explicitement un lien et un échange de métadonnées avec les autres forges, notamment industrielles ou internationales ;
  • permettre de suivre l’activité des contributeurs dans le temps, ce qui peut aider les étudiants à constituer facilement un bilan objectif de leurs compétences logicielles pour leur curriculum.

La mutualisation ne vise pas seulement à partager les coûts des investissements matériels (assez modestes si l’on utilise des serveurs virtualisés), mais surtout à mutualiser ces compétences qui à terme forment une part essentielle de la valeur de ces plateformes communes. Dans cet esprit, il nous parait souhaitable que l’alliance ALLISTENE, en liaison avec les pôles de compétitivité, organise une réflexion sur la création et le fonctionnement d’une ou plusieurs forges nationales, fédératives et ouvertes à tous les acteurs concernés, et la mise en place, indispensable, d’un programme de recherche multidisciplinaire sur les environnements collaboratifs qui guide l’évolution dans le temps de ces forges.

Proposition n°12 : Confier à ALLISTENE, en liaison avec les pôles de compétitivité, une mission de préfiguration d’infrastructures de développement collaboratif, adaptées à un type de développement particulier, et dotées des moyens nécessaires en personnel pour mener leurs activités de manière pérenne.

Bien évidamment, l’analyse me semble très pertinente, et la proposition me semble aller dans le bon sens, même si je ne sais pas si ALLISTENE est le meilleur porteur pour cela.

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